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mercredi 27 octobre 2010

BLANRUE - échantillon zététique (6) : "La papesse Jeanne, mythe ou réalité ?"

La papesse Jeanne
La papesse Jeanne
 

Une femme sur le trône de Pierre! En plein IXe siècle! Ce fait divers a longtemps secoué la Chrétienté. Le scandale ridiculisait l'Eglise et nombreux sont les libres-penseurs qui en rient encore.
Au même titre que Guillaume Tell, à l'existence duquel ont longtemps cru tous les Suisses et de nombreux historiens réputés pour leur sérieux, la papesse Jeanne n'est cependant rien d'autre qu'une légende, pas même pieuse.

Une Anglaise née à Mayence

Voici l'histoire telle qu'on la présente d'ordinaire. Au beau milieu du IXe siècle, une femme d'origine anglaise, mais née à Mayence, a un jour l'idée de se travestir en homme, pour suivre son amant dans le monde des études, d'où les personnes du sexe faible sont exclues. C'est une aventurière amoureuse.
Après s'être rendue à Athènes, la dame se fit remarquer à Rome où, dissimulant toujours son sexe avec habileté, elle fut reçue dans les milieux ecclésiastiques et en particulier, à la Curie. Elle réussit si bien son manège qu'en juillet 855, à la mort de Léon IV, elle se fit élire Pape et prit le nom de Jean VIII. Les cardinaux n'y virent que du feu. La chose ne s'était jamais produite et, pire, était formellement interdite. Deux ans passèrent. La Papesse, qui avait continué à se livrer aux plaisirs charnels, se trouva enceinte. Au cours d'une procession qui se déroulait entre Saint-Pierre du Vatican et Saint-Jean-de-Latran, elle fut prise de contractions et dut accoucher publiquement du fruit de ses péchés. Elle fut condamnée à mort.
Contrairement à ce qu'on aurait pu supposer, l'Eglise ne chercha pas à cacher l'affront qui lui avait été fait et qui éclaboussait son honneur. Elle n'en trouva pas la cause ailleurs qu'en elle-même et, pendant des siècles, battit sa coulpe en ravalant son chagrin, au grand plaisir de ses adversaires, Jean Hus, Luther et les protestants, qui n'en demandaient pas tant.
Aux rares sceptiques, qui trouvaient l'anecdote emberlificotée et les documents peu convaincants, on rétorqua longtemps que les preuves étaient abondantes et irrécusables.

Habet duos testiculos et bene pendentes !
"Habet duos testiculos et bene pendentes !"

Un rite, un siège percé et des témoins

Le rite, aujourd'hui perdu, de la vérification de la virilité des papes lors du couronnement était supposé constituer la principale d'entre elles.
Au palais du Latran, après l'élection du nouveau souverain pontife, un diacre était supposé vérifier manuellement l'existence de ses parties génitales (dénommées à juste titre les "Pontificales"!), au travers d'une chaise percée, faite de porphyre, spécialement destinée à cet effet. Après avoir effectué son contrôle, le diacre était censé prononcer ces paroles latines : "Habet duos testiculos et bene pendentes!", cri de victoire qui signifiait : "Il en a deux et qui pendent bien ! "- sous-entendu : c'est un homme, donc il est digne de la couronne papale.
On aurait d'ailleurs des témoins.
Quant aux sièges en question, ils existent toujours et, s'ils ne sont plus utilisés, on peut néanmoins constater de visu qu'ils sont bien "percés".
L'argument semble imparable. Pourquoi aurait-on imposé ce rite humiliant aux papes du Moyen Age, rite inconnu des premiers chrétiens, s'il ne s'était pas justement produit un événement majeur dans l'histoire de la Papauté qui l'ait justifié ? Seule, dans des temps anciens, l'accession d'une femme au trône de Pierre paraissait exiger la mise en place d'une telle expertise, afin que le scandale ne se reproduise plus.
On ajoutait, pour renforcer la conviction, que la procession du Pape effectuait un détour pour éviter de repasser sur les lieux salis par la perfide aventurière. A cet endroit une inscription aurait été gravée, dénonçant la mise au monde du bâtard de la papesse Jeanne. On disait aussi que les "deux ans de vacance entre le règne de Léon IV et celui de Benoît III" correspondaient à la chronologie avancée et signalaient le profond malaise ressentie par l'Eglise face à cette péripétie.

La signification des sièges

Mais l'étude attentive de ces "preuves" nous démontre qu'elles ne valent strictement rien. La papesse Jeanne est une légende comme on sait si bien les créer et les colporter au Moyen Age. Sans plus.
Le rite de vérification, si ridiculement public, n'a jamais (lisez bien : jamais) existé. Rigoureusement aucun texte normatif n'en fait état. On connaît aujourd'hui la cérémonie du couronnement dans ses moindre détails et aucune part ne lui est laissée. Le Pape allait bien s'asseoir sur une chaise effectivement bizarre, mais personne dans son entourage ne lui touchait quoi que ce fût et surtout pas les parties génitales.
Dans le mobilier de l'investiture pontificale, on retrouve bien deux sièges perforés en marbre, dit "roux antique", mais leur signification est tout à fait différente de celle qui a été suggérée par la rumeur.
La perforation en question est circulaire et mesure 21,4 cm de diamètre; elle s'ouvre sur le devant du siège par une petite ouverture carrée de 13,2 fois 13,7 cm. On ne voit qu'elle quand on est sous l'influence de la légende, mais, en fait, ce sont les rebords qui sont importants - le siège à proprement dit et non le trou.
Comme l'a démontré Alain Boureau, directeur d'études en histoire à l'E.H.E.S.S., dans un livre intitulé La papesse Jeanne, ces sièges ont adopté la forme des sièges des consuls et prêteurs romains. Ce sont des "sièges curules". Leur origine remonte au XIe siècle. A cette époque, la Papauté se heurtait aux intrigues des cardinaux de la Curie. Pour tenter de contrebalancer le pouvoir de ces derniers et raffermir le leur, les Papes, Pascal II en tête, se prétendirent, à l'image des Romains antiques, "patriarches universels" (malgré les injonctions passées de Grégoire le Grand). Ce titre leur permettait de soumettre à Rome les patriarcats du monde entier, notamment ceux d'Antioche, de Constantinople et de Jérusalem, qui semblaient leur échapper.

Chaise percee
La fameuse chaise percée
 
Les sièges curules n'étaient donc que l'expression symbolique de cette nouvelle titulature. Le Pape y recevait la férule, remise par un sous-diacre (le voilà, le "diacre" de tout à l'heure), qui désignait son magistère - et c'est tout.
Pourquoi les sièges devinrent-ils les "chaises percées" affectées à la vérification du sexe des Papes? Certainement, suggère Alain Boureau, parce qu'une fois éteinte la querelle qui leur avait donné naissance, leur signification symbolique s'était peu à peu perdue et que leur sens fut détourné par les moqueurs. Jusqu'à leur dernière utilisation par Léon X, en 1513, plus grand monde n'en comprit l'utilité. Certains s'emparèrent de l'aubaine pour tourner en dérision le couronnement des papes.

L'inscription et la vacance de deux ans

L'inscription gravée "sur le lieu de naissance" est un argument également infondé. L'inscription est en réalité une innocente fresque ornant une chapelle, et représentant une non moins innocente "Vierge à l'Enfant". La rue de Querceti, puisque c'est d'elle dont il est question, était en fait une rue étroite par laquelle les Papes passaient habituellement, avec leur suite, pour se rendre au Colisée. Au XIIIe siècle, la foule prit une telle importance qu'elle en bouchait l'accès et que le chemin fut détourné. Pour tenter d'expliquer ce détour, on y a greffé la légende de la Papesse. On se servit pareillement de la peinture murale.
Quant aux deux ans de vacance du pouvoir, il suffit de savoir compter. Dès 1562, le frère augustin Onofrio Panvinio, entreprit une étude sérieuse sur la chronologie des Papes, qui se voulait le prolongement de la Vie des Papes de Platina. Il y passa scrupuleusement en revue les pontificats de Léon IV et de Benoît III, en faisant observer qu'entre leurs deux règnes la vacance ne fut que de quinze jours, ce qui n'a rien d'extravagant.
L'érudition contemporaine confirme ses recherches. Au IXe siècle, il n'y eut donc pas de place pour l'imposture d'une quelconque Jeanne, Papesse de son état.
Quand on y songe, l'argument chronologique est décisif. Jean VIII, le vrai, le seul, fut élu en 872 et mourut en 882 et à tout le moins qu'on puisse en croire, c'était un homme et non une femme, un Romain et non une native de Mayence.

Comment se construisent les légendes

Comment une telle légende put-elle voir le jour ?
Une légende ne se laisse jamais facilement autopsier. L'action qui la propulse est souterraine et de nombreuses causes peuvent en être à l'origine.
La date de sa première apparition est néanmoins cernée : c'est sous la plume du dominicain Jean de Mailly dans la Chronique universelle, qu'il rédigeait dans un couvent messin, vers 1225. Avec une mention admirable qui nous laisse aujourd'hui songeurs : "à vérifier" !
Ceux qui s'empareront de l'anecdote n'auront pas ce scrupule. Les Etienne de Bourbon, Jacques de Voragine (celui de la Légende dorée), Martin le Polonais, les plus grands auteurs médiévaux comme Pétrarque ou Boccace, contribueront, par leurs accumulations et retouches successives, à donner à Jeanne les caractéristiques qu'on lui connaît aujourd'hui, avec le recul, comme si elle les avait possédé de tous temps.
Ce sont eux qui dateront, avec une précision d'autant plus stupéfiante qu'elle est entièrement fictive, les événements qui auraient pu marquer sa vie. Assemblant tous des détails de leurs crus et des éléments épars puisés dans la rumeur publique (Geoffroy de Courlon est le premier, dès les années 1290, à "identifier" l'histoire de la Papesse avec celle de la vérification des sexes), ils élèveront Jeanne, que certains appellent aussi Anna ou Agnès, au rang de personnage historique. Son existence sera, sinon incontestable, du moins, jusqu'au XVIe siècle, incontestée.

Une peur maladive de la femme

L'Eglise elle-même s'accommodera de la légende. L'interdiction faite à la femme d'accéder au sacerdoce et a fortiori au trône pontifical, patente depuis le décret de Gratien au XIIe siècle et constamment précisée par des glossaires du droit canon, laisse apparaître sa misogynie maladive qui n'est somme toute qu'une peur de la femme. L'Église était le terreau idéal pour la diffusion de fantasmes de ce type.
D'où venait exactement la rumeur narrée par Jean de Mailly ? Nul ne peut le dire avec certitude. On sait tout de même que le frère prêcheur fondait en partie son information sur une inscription qui aurait été gravée sur le lieu d'accouchement de la Papesse en ces termes : "Pierre, Pères des pères, Publie la Parturition de la Papesse". En décodé : "La Papesse a accouché, l'Eglise le certifie".
Ignaz von Döllinger pense que ce verset, dit des "6 P", viendrait plus vraisemblablement d'une inscription lapidaire de remerciements à Mithra, ainsi rédigée : "Propria Pecunia Posuit Patri Patrum P.", qu'il faudrait lire ainsi : "P. (initiale du donateur inconnu) a offert au Père des Pères (titre des ministres de Mithra) sur son propre argent. " Il se fonde sur l'existence d'une autre inscription, d'un genre semblable, (R.R.R.F.F.F) qui n'était en fait qu'un simple souvenir du bâtisseur, Rufus Festus, à partir de laquelle les Romains du Moyen Age avaient déjà élaboré une prophétie catastrophique de la sibylle, annonçant la destruction de Rome par le glaive (Ferro), la flamme (Flammaque) et la faim (Famique). La thèse se tient. L'intention volontairement satirique de la déformation de l'offrande ne serait bien sûr pas à écarter.

Les témoins effrayants

Panvinio pensait que la légende de la Papesse Jeanne serait venue de Jean XII, au Xe siècle, qui avait une maîtresse justement prénommée Jeanne. L'emprise terrible que celle-ci exerçait sur son amant, aurait fait qualifier ce dernier de "papesse", par dérision. Baronius, repris par Voltaire, pensait que Jean VIII, le vrai, était tellement couard qu'il aurait mérité ce sobriquet féminin. Ce ne sont que des hypothèses.
Ce qui dans cette affaire, comme dans certaines autres, ne laisse pas de fasciner, ce sont les témoignages. Non pas ceux qui rapportent des on-dit qu'ils ont glanés on ne sait où, mais les témoignages des personnes présentes, voire officiant à la cérémonie.
Un Guide de la Rome du XVe siècle mentionne très explicitement l'existence du rite de vérification : "Près dudit Sancta Sanctorum se trouvent deux sièges de porphyre d'une seule pièce, dans lesquels le pape nouvellement créé s'assoit ; par un orifice situé sur le fond du siège, on cherche à savoir s'il est un homme ou bien une femme." Des voyageurs l'attestent. L'Anglais Guillaume Brevin, vers la même époque, note : "Dans la chapelle du Saint-Sauveur, se trouve deux ou plusieurs chaises de marbre et de cuivre avec des orifices percés sur le fond ; sur ces chaises, à ce que j'ai entendu là-bas, se déroule la vérification qui permet de savoir si le pape est du sexe masculin ou non ". Même des ministres du culte rapportent y avoir assisté. Le clerc gallois Adam de Usk, qui a participé aux cérémonies d'avènement d'Innocent VII, en 1404, décrit la scène dans son Chronicon : "Le Pape descend de cheval pour être intronisé et il entre dans l'église. Là, il s'assied sur la chaise de porphyre au siège perforé afin que le cardinal le plus jeune s'assure de sa virilité, puis, au chant de Te Deum, il est conduit à l'autel. "
Ces incroyables témoins ont vu, sont persuadés d'avoir vu, des choses dont on est aujourd'hui certain qu'elles n'ont jamais existé. Visiblement ces personnes n'étaient pas des hystériques, ni des menteurs professionnels. Elles étaient la plupart du temps honnêtes et désintéressées. C'est d'autant plus effrayant.
Paul-Éric Blanrue
mis en ligne par marcopolo