BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

jeudi 30 septembre 2010

ARCHIVES (16) BLANRUE DANS HISTORIA : "Pour le FBI, Hitler était vivant jusqu' en... 1956 !" (01/02/2004 - 686).

Désormais disponible sur le net, un dossier d'archives révèle que pendant dix ans les fédéraux américains ont suivi, sur tous les continents, les pistes laissant penser que le dictateur nazi n'était pas mort dans son bunker de Berlin. Jusqu'à  ce que les Soviétiques...
Durant trente ans, le FBI (Federal Bureau of Investigation) a tenu à  jour un dossier secret sur Adolf Hitler. Ce document de 734 pages, aujourd'hui déclassifié et disponible sur le net, contient des discours du Führer, des données relatives à  un complot américain destiné à  le supprimer dès 1933, des photographies, des coupures de presse, mais également le résultat des nombreuses enquéêes menées le Bureau fédéral américain afin de vérifier toutes les informations laissant croire que le chancelier du Reich avait survécu à  la Seconde Guerre mondiale.
A sa lecture, on est stupéfait d'apprendre que jusqu'en 1956 les agents fédéraux et leur directeur, J. Edgar Hoover, ont cru que l'évasion du Führer avait été possible et se sont efforcés de le traquer tandis que le monde entier proclamait sa mort !
Les premiers doutes sur la mort du dictateur nazi apparaissent dès la conférence de Potsdam, en juillet 1945, lorsque Staline déclare au président américain Truman que Hitler s'est échappé de son bunker et se cache à  l'Ouest. (Les Soviétiques vont régulièrement accuser leurs anciens alliés de chercher à  " recycler " le chef du IIIe Reich dans le cadre de leur lutte contre le communisme.) Le maréchal Joukov, qui a conquis Berlin, a lui-même laissé entendre que Hitler a pu s'enfuir en Espagne par avion avant la reddition de la capitale allemande. Propagande ou inquiétude justifiée ?
Toujours est-il que diverses enquêtes, comme celle menée par le major Trevor-Roper du Renseignement britannique (il a sillonné l'Allemagne et interrogé les survivants du bunker de Berlin), semblent démontrer que Hitler s'est suicidé à  la fin du mois d'avril 1945. Mais puisque nul n'est alors capable de produire une photo de son cadavre (les corps de Goebbels et de sa famille, eux, ont été filmés dans les décombres), une autre hypothèse demeure recevable, du moins théoriquement : celle de sa survie. Après son arrestation, Otto Abetz, ambassadeur d'Allemagne en France de 1940 à  1944, déclare d'ailleurs que le dictateur " n'est certainement pas mort " et qu'" un jour il reviendra ".
Même s'il ne l'avoue pas officiellement, le FBI va entreprendre une série de vérifications d'envergure.
Parmi les nombreuses lettres que le Bureau réceptionne, certaines proviennent à  l'évidence de déséquilibrés. Ainsi un homme de 77 ans raconte avoir lu une lettre écrite par Hitler en 1947, soit deux ans après son présumé suicide, dans laquelle l'ex-dictateur se moque des naïfs qui croient à  son décès. L'enquête démontre qu'il s'agit du délire d'un psychotique ayant seulement voulu faire sensation. En 1948, une dame aperçoit Hitler dans sa pension de famille et s'inquiète auprès des autorités des poursuites judiciaires qu'elle encourt du fait de son éventuelle complicité. Conclusion du FBI : " Elle est manifestement folle. " Blagueurs ou citoyens trop suspicieux, certains ont vu Hitler dîner à  Washington en 1946 ; sauter dans un train pour La Nouvelle-Orléans en 1948 ; acheter des terres dans le Colorado ; ou encore s'installer comme maître d'hôtel à  Londres.
Le 15 octobre 1945, un détective amateur, peu rompu aux exigences de l'administration de la preuve, fait le pari que Hitler s'est réfugié à  New York, ajoutant : " Il n'existe aucune autre ville au monde où il peut être absorbé si facilement... Je vous donne l'information pour ce qu'elle vaut, évidemment. " Pendant ce temps, un autre limier dilettante le situe dans une ferme isolée de la Suisse allemande. En 1951, un informateur prétend que Hitler a changé de visage grâce à  la chirurgie plastique (détail récurrent chez les correspondants du FBI) et ressemble dorénavant " davantage à  un Juif qu'à  un Gentil ". Le même mouchard croit que le dictateur a travaillé dans une cafétéria de Miami.
Malgré leur caractère fantaisiste, la plupart de ces dénonciations font l'objet d'une investigation de la part des fédéraux, loin de prendre ces allégations à  la légère.
Car d'autres rumeurs, plus sérieuses, alimentent leur scepticisme. Un médecin prétend par exemple avoir soigné Hitler à  Saint Louis pour un désordre intestinal. Or, d'après les dossiers médicaux de Hitler que le FBI s'est procuré, celui-ci a réellement souffert de troubles digestifs. De plus, l'information n'a pas été diffusée au public à  cette époque.



 Mais ce sont les " tuyaux " provenant de l'étranger qui vont pousser les services de Hoover à  se lancer, aux quatre coins de la planète, dans une chasse à  l'homme qui ne trouve son équivalent que dans la traque du kidnappeur du bébé Lindbergh, au début des années 1930.
Le lieu d'accueil le plus crédible du Führer est l'Amérique du Sud, une contrée devenue après guerre le paradis des anciens nazis en cavale. Selon El Tiempo, un journal publié en Colombie, Hitler s'est échappé avec six hommes habillés en civil dans un sous-marin en partance pour Bogotà¡. Attendus par des Indiens Guajidos, les exilés, voyageant de nuit, sont arrivés dans le petit port de Magdalena, d'où ils ont pris un cargo en troisième classe, puis une voiture qui s'est dirigée vers Bogotà¡, ne faisant jamais halte dans le moindre hôtel. D'après l'informateur, qui signe " Amigo, amigo, amigo " (et n'oublie pas au passage de demander 50 000 dollars pour donner davantage de précisions), Hitler porte des lunettes et s'est laissé pousser la barbe.
Bien que celui-ci soit également signalé au Brésil et au Mexique, les nouvelles en provenance d'Argentine tracassent particulièrement Hoover. Peut-être parce que Juan Perà³n, chef du gouvernement militaire, puis président à  partir de 1946, cultive des idéaux proches de ceux des fascistes, et qu'il a été le partenaire de Fritz Mandl, le magnat pro-nazi des munitions. En tout cas, selon un mémorandum rédigé par un agent du FBI le 4 septembre 1944, c'est-à -dire six mois avant l'hypothétique suicide de Hitler, celui-ci aurait pu envisager de s'y réfugier en cas de défaite. La note précise même que les autorités argentines ont mis au point des rencontres clandestines avec le chef nazi dans le but d'importer des armes et des techniciens dans leur pays : des fabriques de bicyclettes seraient converties en usines de munitions.
L'opulente colonie allemande d'Argentine est susceptible d'offrir un refuge de choix à  Hitler et ses lieutenants. L'un de ses membres, le comte Karl von Luxburg, chef des services secrets allemands en Argentine et proche de l'amiral dans un ranch qui pourrait être destiné à  les accueillir ". L'unité des Services stratégiques (Special Service Unit) du département américain de la Guerre fait également parvenir à  Hoover un dossier reprenant les déclarations d'une Mrs Eichhorn, propriétaire d'un hôtel à  La Falda et nazie proclamée, qui prétend que sa propriété est l'endroit idéal pour assurer une retraite dorée à  son idole.
D'autres témoignages paraissant confirmer la fuite de Hitler en Argentine ne tardent pas à  affluer. Hoover reçoit une lettre qui lui précise que l'ancien chancelier du IIIe Reich se trouve à  l'abri dans des souterrains aménagés sous une hacienda, à  450 miles au nord-ouest de Buenos Aires. Un rapport du FBI de Los Angeles, daté du 21 septembre 1945, affirme que Hitler a débarqué en Argentine environ deux semaines après la chute de Berlin et qu'il se cache dans un ranch, aux pieds de la cordillère des Andes. D'après l'informateur, ses acolytes séjournent dans les villages alentour. Il précise que Hitler souffre d'asthme et a coupé sa moustache. Le FBI déplore que l'histoire soit " impossible à  vérifier ".
En juin 1946, une autre note fait état d'une lettre retrouvée dans un parking de Pennsylvanie et transmise par le procureur du comté de Lancaster, dont l'auteur (anonyme) écrit : " J'ai vu Adolf Hitler l'autre jour en Argentine. Il est très nerveux mais a arrêté de prendre des drogues. " D'après ce document, Hitler s'apprête à  sortir de sa cachette et va prochainement signaler sa nouvelle adresse à  une organisation secrète de 200 membres, tous issus " de la Mère patrie ". Affaire sans suite.
Une partie de ces témoignages provient d'articles de journaux qui avancent que l'ex-Führer attend tranquillement dans son refuge clandestin une guerre entre l'Union soviétique et les Etats-Unis pour se présenter comme le dirigeant du nouveau monde. Ces documents, soigneusement collationnés par le FBI, regorgent de précisions sur sa fuite en sous-marin. On rapporte notamment qu'un bateau brésilien a été coulé par un submersible non identifié transportant une femme ressemblant à  Eva Braun, la compagne de Hitler, qui aurait ensuite débarqué sur la côte d'Argentine. Un autre sous-marin mystérieux a également été aperçu par des garde-côtes à  environ 1 300 miles au nord de Catalina, en Californie, à  l'endroit où un certain Theodore Donay, riche importateur de Detroit reconnu coupable d'avoir apporté son aide à  un nazi évadé (affaire pour laquelle il a tâté du cachot), a mystérieusement disparu de son bateau quelques heures auparavant.
Las, ces informations sont toutes contradictoires. Pis : par leur nature, elles ne se distinguent guère des allégations situant Hitler sous les latitudes les plus excentriques. Un officier de la marine japonaise fournit ainsi des détails portant sur un plan d'évacuation de Hitler et Eva Braun vers le Japon. Un pilote prétend, lui, qu'il a transporté Hitler et sa femme au Danemark. Un autre correspondant affirme que l'ancien chancelier-président se fait soigner par un certain Dr Sthamer sous les cieux espagnols. Des informations parfaitement invérifiables.
De fait, aucun de ces rapports ne permet de remonter à  Hitler. Le FBI est contraint de conclure qu'il ne s'agit que de rumeurs sans fondement ou de divagations destinées à  vendre du papier. D'autant que l'honnêteté de certains informateurs est directement mise en cause. Ayant analysé un article du Chicago Times, un agent du FBI fait ce portrait de l'auteur : " Sa réputation est extrêmement médiocre et il est généralement considéré comme un journaliste à  sensation peu fiable. " Puisque les enquêtes n'aboutissent qu'à  des impasses, le FBI va peu à  peu se désintéresser des bruits relatifs à  l'évasion du Fà¼hrer.
En 1956, après trois ans d'enquête, les magistrats allemands déclarent de leur côté que Hitler est officiellement mort le 30 avril 1945 dans son bunker de la Chancellerie, à  Berlin. Un avis qui rejoint celui des fédéraux américains. Il faut attendre la fin des années 1960 et la traduction anglaise du livre du journaliste soviétique de Lev Bezymenski The Death of Adolf Hitler (voir En complément) pour que l'Ouest soit informé que l'autopsie de deux corps carbonisés retrouvés dans le bunker a été réalisée par les Soviétiques dès 1945 et s'est révélée positive. Les Etats-Unis se plaindront de la lenteur mise par les services soviétiques pour faire ces révélations ; ceux-ci leur répondront qu'ils ont voulu respecter le délai requis pour la déclassification des documents secrets.
Naturellement, le livre de Bezymenski ne va pas arrêter la rumeur publique. L'auteur a en effet mis en lumière certaines étrangetés de l'autopsie (Hitler y est décrit comme ne possédant qu'un seul testicule), qui vont faire le bonheur des professionnels de l'histoire mystérieuse. Mais le FBI leur abandonne volontiers ce terrain. Pour lui, l'affaire est définitivement close.
Par Paul-Eric Blanrue

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L’incroyable périple d’un cadavre

Le 2 mai 1945, les ultimes défenseurs allemands de Berlin capitulent devant l’Armée rouge. Ayant reçu l’ordre de s’emparer du Führer mort ou vif, l’unité de reconnaissance des troupes de choc de la IIIe armée pénètre dans le bunker de la Chancellerie où Hitler s’est réfugié depuis le 17 janvier. Les soldats découvrent les corps calcinés de Goebbels, ministre de la Propagande, et de sa femme Magda. Leurs six jeunes enfants ont été empoisonnés. Et Hitler ? A un moment, on croit le tenir. Dans un bassin en béton débordant de cadavres, un corps sans vie à la moustache caractéristique lui ressemble étonnamment. En l’observant de près on se rend compte qu’il ne s’agit pas du dictateur. Fausse joie. Plus tard, les photos de ce mort seront brandies par ceux qui soutiennent que Hitler s’est évadé en éliminant son « sosie » dans les ruines pour accréditer sa propre mort. Une interprétation qui compliquera une affaire déjà passablement tortueuse...
Des hommes du Smersh - acronyme soviétique de Smiert Shpionam ! Mort aux espions ! service spécial créé par le général Abakoumov - s’aperçoivent soudain qu’à trois mètres de la porte du bunker la terre a été retournée. Ils creusent et trouvent deux corps carbonisés. Mais comme ils ne coïncident pas avec les renseignements en leur possession, les Soviétiques les remettent en place. Jusqu’à ce qu’ils apprennent de la bouche de chefs nazis que Hitler a tenu à être brûlé avec sa compagne Eva Braun. Les corps sont à nouveau exhumés. Mais ce ne sont plus qu’un amas de chairs calcinées. On distingue avec peine une main, des dents, quelques os. Les hommes du Smersh les placent dans des caisses de munitions et les transportent en secret (concurrence entre services oblige) dans une clinique de Buch, en banlieue de Berlin, pour y faire effectuer une autopsie. Le 8 mai, jour de la victoire, cinq légistes de l’Armée rouge examinent clandestinement les restes. Ils remarquent qu’il manque une partie supérieure du crâne de l’homme. Puisqu’aucune blessure par arme n’est visible, les médecins estiment que celui-ci est mort empoisonné. Comme la femme retrouvée à ses côtés. Pour identification, un examen dentaire est requis. Le Smersh retrouve Kathe Heusermann, assistante du dentiste de Hitler, et l’interroge. Elle réalise un schéma de la denture du Führer qui correspond à la mâchoire du cadavre.
Leur mission accomplie, les agents soviétiques poursuivent leur progression avec la IIIe armée. Le soir, à chaque halte, ils enterrent les deux corps dans les bois ! Finalement, les agents arrivent à Magdebourg et enfouissent leur macabre butin dans la cour du QG du Smersh est-allemand.
Pourtant, la découverte et le transport du corps de Hitler ne font l’objet d’aucune publicité. Pourquoi ce secret ? Sans doute parce que l’autopsie n’a pas été réalisée dans les règles de l’art. Peut-être aussi parce que les « alliés » de l’URSS risqueraient de demander à vérifier la réalité de cette mort et que leur intrusion créerait des complications inutiles. Mais surtout parce que Beria, vice-Premier ministre de Staline, se demande sérieusement si son rival Abakoumov, patron du Smersh, n’est pas l’instigateur d’une fraude ! En février 1946, il ouvre une enquête secrète, l’opération Mythe, afin de regrouper des témoignages démontrant les mensonges de l’officier. Après tout, Hitler est peut-être en cavale et Abakoumov son complice. Beria fait interroger les rescapés du bunker, en particulier Hans Baur, le pilote de Hitler ; Otto Günsche, son aide de camp ; Heinz Linge, son valet de chambre, et Rochus Misch, une standardiste. Les interrogatoires, assortis de séances de torture, aboutissent à la rédaction d’un rapport dont l’existence ne sera rendue publique que dans les années 1990. Ce document ultra-confidentiel révèle que Hitler a décidé d’en finir quand il a appris la pendaison par les pieds, le 28 avril 1945, des cadavres de Mussolini et de sa maîtresse Clara Petacci.
Le Führer a convoqué aussitôt son entourage pour lui donner l’ordre de brûler son corps et celui de sa compagne après leur mort, afin d’éviter d’être exposés aux crachats de la foule. Le 30 dans l’après-midi, le couple s’isole dans son salon privé avec trois pistolets et des boîtes de capsules de cyanure. Assis sur le sofa, Hitler et celle qui est devenue son épouse, quelques heures plus tôt, mettent fin à leurs jours. Selon toute apparence, Eva est morte la première en croquant une pastille de cyanure. Hitler l’a suivie en utilisant une arme à feu. Son sang a giclé sur les meubles et le mur du bunker. Nul ne peut affirmer s’il a également avalé du cyanure. Après ce double suicide, les serviteurs du Führer suivent à la lettre les instructions.
En juin 1946, les témoins prisonniers de Beria sont transportés à Berlin, dans le parc du bunker. Ils indiquent l’endroit où ils ont enflammé puis enterré Hitler et sa femme. L’emplacement correspond à l’exhumation réalisée par le Smersh un an plus tôt. On en profite pour procéder à de nouvelles fouilles et on déterre quatre fragments de crâne. Le plus grand est transpercé par une balle. L’autopsie de 1945 se trouve en partie confirmée : les médecins y notaient en effet l’absence d’une pièce maîtresse du crâne, celle qui justement permet de conclure que Hitler s’est suicidé par arme à feu. Le puzzle est désormais complet.
Trop proches des conclusions d’Abakoumov, ces éléments ne sont toutefois pas diffusés par Beria. Staline lui-même n’en est pas tenu informé, ce qui explique peut-être qu’il ait soupçonné les Occidentaux d’avoir recueilli le dictateur déchu. Quant aux restes de Magdebourg, ils sont pudiquement oubliés. Il faut attendre 1970, et l’ère Brejnev, pour que le chef du KGB Youri Andropov les fasse détruire. Par le feu. Mais le crâne et les dents de Hitler, conservés dans les archives, échappent à la crémation. On n’en apprend l’existence qu’après la chute de l’Empire soviétique. En 2000, la partie supérieure du crâne du dictateur devient même l’une des curiosités d’une exposition moscovite organisée par le Service fédéral des archives russes pour marquer le cinquante-cinquième anniversaire de la fin de la guerre.
Pourtant certains historiens doutent encore de son authenticité. Selon eux, seule une analyse ADN pourrait mettre fin à la polémique. La denture a toutefois été formellement identifiée par le légiste allemand Mark Benecke, dans le cadre d’un documentaire de la chaîne National Geographic diffusé en 2003. Le doute n’est donc plus permis : Hitler est bien mort dans son bunker, dix jours après son cinquante-sixième anniversaire.
Par Paul-Eric Blanrue
mis en ligne par marcopolo

ARCHIVES (15) BLANRUE DANS HISTORIA : "Qui est derrière l'homme qui a tué Luther King ? " ( 01/03/2009 - 747)

"Une loi ne pourra jamais obliger un homme à m'aimer mais il est important qu'elle lui interdise de me lyncher." Le pasteur américain ne connaissait pas James Earl Ray. Mais celui-ci était-il bien le meurtrier ?
Les années 1960 sont particulièrement sombres pour les hommes politiques américain s. Après « JFK », assassiné le 22 novembre 1963 à Dallas, c'est au tour de son frère Robert, sénateur de l'État de New York, d'être abattu au soir de sa victoire à la primaire de Californie, le 5 juin 1968. Dans les deux cas, la thèse officielle dénonce le geste d'un tireur isolé. Mais l'opinion n'est guère convaincue que Lee Harvey Oswald et Sirhan Sirhan ont agi sans complicités. Des chercheurs évoquent la possibilité que les deux assassinats sont le résultat d'un complot mêlant la CIA, certains éléments de la police et la Mafia. Le sort ne s'acharne pas seulement sur des politiciens blancs. Le 21 février 1965, le leader noir Malcolm X tombe à New York sous les balles de trois militants du groupe Nation of Islam. À nouveau, l'idée de la participation de diverses officines d'État circule sans que rien ne soit avéré. Plus difficile à admettre pour l'opinion est la thèse du tireur isolé concernant l'assassinat du pasteur Martin Luther King, en avril 1968, à Memphis (Tennessee).
Né le 15 janvier 1929, à Atlanta (Géorgie), Martin Luther King Jr, pasteur de l'Église baptiste, se fait vite connaître comme apôtre de paix. Son activité politique commence avec le boycottage par les habitants noirs de Montgomery (Alabama) des autobus de la ville. Au bout d'un an, les tribunaux déclarent illégale la ségrégation dans les transports. Première victoire pour le révérend King. Grâce à son action, la Cour suprême impose l'ouverture à tous, sans distinction de race, des piscines, plages, cafétérias et églises. En 1963, Martin Luther King organise une marche sur Washington pour pousser le Congrès à voter la loi sur les droits civiques. S'adressant à plus de 200 000 personnes présentes et à des millions de téléspectateurs, il fait cette déclaration mémorable : « I have a dream ... J'ai fait un rêve. »
Le 14 octobre 1964, c'est la consécration : King reçoit le prix Nobel de la paix, dont il est le plus jeune lauréat. La même année, le président Lyndon B. Johnson fait voter deux lois sur les droits civiques. L'ascension de Martin Luther King est fulgurante.


 Dans son dernier sermon, il fait état de menaces
En 1967, le révérend franchit un cap en manifestant son hostilité à la guerre du Viêtnam, une prise de position loin de faire l'unanimité, y compris dans ses propres rangs. Le 3 avril 1968, King est à Memphis pour apporter son soutien à la grève des éboueurs de la ville, tous gens de couleur. La garde nationale est mobilisée pour les contenir, car la manifestation a dégénéré le 29 mars. King descend au motel Lorraine, puis se rend à un service religieux où il fait un sermon : « Je suis arrivé au sommet de la montagne [...]. Certains ont commencé à parler des menaces qui se profilent [...]. Je n'ai aucune crainte [...]. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur ! » Le jeudi 4 avril 1968, à 18 heures, alors qu'il est sur le balcon de sa chambre, le leader noir est frappé en pleine tête par un projectile. Il succombe une heure plus tard à l'hôpital Saint-Joseph.
Qui est l'assassin ? Aussitôt, un signalement est donné aux forces de police : il s'agirait d'un Blanc résidant dans un meublé miteux situé en face du Lorraine. Un témoin, Charles Stephens, pensionnaire de cette location, l'a vu sortir de la salle de bains avec un gros paquet pouvant cacher un fusil. C'est de cet endroit que l'assassin aurait tiré sur le pasteur. De fait, la police trouve un Remington. On découvre qu'elle appartient à un certain James Earl Ray, qui vient de fuir dans une Mustang devant les barrages de la police de Memphis. Il occupe justement le meublé d'où le coup de feu a été tiré. Le 8 juin, Ray est arrêté à l'aéroport de Londres Heathrow alors qu'il tente de quitter le Royaume-Uni. Il est extradé en juillet, puis enfermé à la prison de Memphis. Il plaide coupable et se voit condamner à quatre-vingt-dix-neuf ans d'emprisonnement. Mais il commence à nier les faits qu'on lui reproche. Il aurait été manipulé... La question, dès lors, se pose. Est-on certain d'avoir mis la main sur le vrai coupable ? Des éléments troublants, glanés au fil des ans, des enquêtes privées et des déclassifications sont de nature à rendre sceptique.
On sait qu'à Washington, dans les années 1960, John Edgar Hoover, le paranoïaque patron du FBI, craint le « Dr King » qu'il suspecte d'être communiste. Une note du FBI précise qu'il faut « sortir King » de la scène nationale. Jusqu'où est allée cette tentative d'exclure King ? Hoover décide de regrouper des agents spéciaux dans un service s'occupant exclusivement du pasteur noir. King est surveillé jour et nuit et mis sur écoute même durant ses déplacements. Tous les moyens sont bons pour obtenir des renseignements : dix-huit informateurs travaillent dans son entourage.
Des faits étranges se produisent le jour du meurtre
Des opérations de déstabilisation sont tentées. Un jour, une lettre adressée à King est préparée par le service des « faux » du FBI. La missive lui fait un chantage en menaçant de divulguer certains aspects de sa vie privée. Le révérend n'y cède pas. À cette époque, le Bureau fédéral envisage son élimination physique. Ainsi, pendant les huit années qui ont précédé sa mort, le FBI sait heure par heure, voire minute par minute, où se trouve King et ce qu'il fait. Mais voilà : le même FBI avoue ne pas savoir ce qui s'est passé à Memphis le soir du meurtre. Une défaillance pour le moins étonnante. Le chef de la police de Memphis, lui-même ancien du FBI, a-t-il pu faciliter la tâche d'un tueur recruté par ses anciens collègues ? Il reste en tout cas étrange qu'au moment du meurtre du pasteur, toutes les transmissions radio de la police de la ville ont été interrompues sans raison valable. Autre fait troublant : arrivé à Memphis, le révérend a demandé à descendre dans un hôtel habituellement fréquenté par des Blancs. Mais un coup de fil anonyme lui a recommandé de se rendre au motel Lorraine. Or c'est dans cet hôtel qu'il est assassiné. L'aurait-on envoyé dans un guet-apens ?
Plusieurs événements peu ordinaires se déroulent le jour du meurtre. Un pompier noir de Memphis, qui doit prendre son service le 3 avril à la caserne située dans le secteur du Lorraine - et qui dispose ainsi d'un poste d'observation privilégié sur le motel -, est subitement relevé de ses fonctions. Un Noir appartenant aux membres de la sécurité de King reçoit des menaces de mort ; sa famille est déplacée et il doit à son tour rentrer chez lui sous bonne escorte. A-t-on voulu faire place nette en évitant que des sympathisants de la cause de King soient présents sur les lieux du crime ?
Mieux. Charles Stephens, le seul témoin accusant Ray, est contredit par deux personnes. Le 4 avril 1968, un chauffeur de taxi, habitué à prendre Stephens, est envoyé à son meublé pour le chercher. Il est horrifié de le voir tout habillé sur son lit en train de cuver. Selon lui, Stephens était dans l'incapacité absolue de se lever et encore moins de porter un témoignage crédible. Quelques minutes plus tard, le taxi entend à la radio la nouvelle de l'assassinat de King... La concubine de Stephens appuie le témoignage du taxi. Ce jour-là, Charles s'est saoulé au bar. Elle dit avoir vu un homme sortir de la salle de bains du meublé, et affirme qu'il ne s'agissait pas de James Earl Ray. Précisons encore que Stephens avoue n'avoir vu l'homme au paquet que de dos. De plus, il décrit une personne de « petite taille » alors que Ray mesure 1,80 m. De nombreuses autres zones d'ombre subsistent dans cette affaire. Ainsi, les différentes analyses balistiques n'ont jamais pu démontrer avec certitude que la balle mortelle qui a atteint le pasteur a été tirée avec le Remington de Ray. En 1976, la Chambre des représentants désigne une commission d'enquête sur cette affaire. Elle entérine la culpabilité de Ray, mais conclut qu'il n'a peut-être pas agi seul. Elle clôt le dossier et interdit l'accès aux archives pour cinquante ans, c'est-à-dire jusqu'en 2029.
Reste le récit du coupable, qui a tout loisir de raconter sa version des faits en prison, où il purge sa peine - jusqu'à sa mort le 23 avril 1998 des suites d'une hépatite C. Né le 10 mars 1928 à Alton (Illinois), Ray est un petit voleur. Il explique sa présence à Memphis en raison d'une transaction qu'il doit effectuer pour le compte d'un certain Raoul, un malfrat. Ray, qui s'est évadé l'année précédente d'un pénitencier du Missouri, a été mis en relation par Raoul avec un client sur Memphis. Ce dernier demande à James d'y apporter un Remington modèle 760, lui précisant de descendre dans l'immeuble face au Lorraine, où il doit le rejoindre pour effectuer cette vente qui ne se fera jamais.
Le jour du meurtre, Ray dit avoir conduit sa Mustang au garage à cause d'un pneu crevé. Vers 18 heures, à l'heure où King s'effondre, Ray prétend se trouver à la station-service. Puis, reprenant sa voiture, il s'aperçoit que la ville est quadrillée par la police et prend la poudre d'escampette. Quand il est arrêté, son avocat Percy Foreman lui conseille de plaider coupable pour éviter la chaise électrique. Condamné sans procès, Ray déclare être le bouc émissaire d'une opération montée de toutes pièces.
Le journaliste américain Gerald Posner a passé au crible sa version des faits dans son livre Killing the Dream (Random House, 1999), où il démontre, entre autres, que Ray a des préjugés raciaux qui ont pu le pousser à passer à l'acte. Par ailleurs, Ray ne dispose d'aucun alibi sérieux, et le fameux Raoul n'a pu être identifié. D'ailleurs, Ray n'obtiendra jamais la révision de son procès. Pourtant, la famille de King lui apporte son soutien. Dexter, le plus jeune fils du pasteur, lui rend visite en prison et déclare qu'il est innocent du meurtre de son père. En décembre 1993, un certain Loyd Jowers, propriétaire d'un restaurant proche du Lorraine, révèle sur ABC News les détails d'une conspiration impliquant la Mafia et le gouvernement. En 1999, Coretta King, la veuve du leader noir, gagne un procès civil contre lui. Jowers raconte avoir reçu 100 000 dollars pour organiser l'assassinat de son mari. Le jury le reconnaît coupable et mentionne que « des agences fédérales étaient associées » au complot. Mais en 2000, le Département de la Justice des États-Unis clôt l'enquête sur ces « révélations » et ne trouve aucune preuve de conspiration. Jowers décède la même année.
De fait, malgré les doutes, aucune preuve concrète ne vient étayer l'hypothèse d'un complot contre le « Dr King ». En cela aussi, cette affaire nous rappelle celle de John Kennedy. Faudra-t-il, pour avoir la solution de l'énigme, attendre l'ouverture des archives en 2029 ? 
Par Paul-Eric Blanrue

mis en ligne par floriana
 

ARCHIVES (14) BLANRUE DANS HISTORIA : "Bienheureux suppôts de Satan !" (01/11/2005 - 98)

Plus d'un Français sur quatre croit à la sorcellerie, un sur cinq en Lucifer... Pas étonnant que l'on dénombre dans notre pays quelque 70 000 "travailleurs du paranormal".
Aujourd'hui le Malin ne fait plus peur et les sorcières ne sont plus pourchassées. On assiste du coup à une floraison de communautés et d'individualités se réclamant sans honte de la sorcellerie. Ne se présentant pas forcément comme sataniques, ces « nouvelles sorcières » ont néanmoins en commun certaines pratiques magiques réputées ancestrales ainsi que le rejet global de la culture judéo-chrétienne. Inquiétants ou folkloriques, et bien souvent les deux à la fois, ces personnages marginaux sont désormais ancrés dans les sociétés occidentales. Etant donné le nombre de personnes attirées par leurs techniques et leur philosophie, on doit reconnaître que leur rôle social, pour méconnu qu'il soit, n'est pas mince.
D'après un sondage CSA/ La Vie / Le Monde de mars 2003 sur les croyances des Français, ils sont 27 % à croire au diable, 25 % à l'enfer et 21 % à la sorcellerie et aux envoûtements. C'est le coeur de cible idéal des « marabouts » et autres « grands professeurs » venus d'Afrique, aussi réputés pour leurs opérations de « magie noire » que pour leur distribution de prospectus dans les boîtes aux lettres. Il faut néanmoins rappeler que les pratiques des sorciers africains, ou des pays dans lesquels subsiste un reliquat de tradition non mêlée à des éléments de théologie monothéiste, ressortissent davantage de la magie classique que de l'évocation du diable au front cornu, qui n'apparaît pas dans leur horizon mental.
L'attrait pour les pratiques sorcières touche également les 70 000 travailleurs du paranormal, dont les 40 000 voyants répertoriés en France, certains d'entre eux n'hésitant guère à proposer à leur clientèle envoûtements et désenvoûtements à la carte. Quelques célébrités de ce milieu se sont attirées à un moment une petite gloire médiatique, comme le défunt médium « lucifériste » Octave Sieber ou la « voyante-sorcière des stars » Sterna Weltz. Certains d'entre eux vendent une bimbeloterie magique composée de cercueils miniatures, de litanies à Satan, de miroirs à effigie de bouc, etc., censés protéger leur client, faire revenir femme (ou mari) ou encore ensorceler son ennemi intime.
Sans qu'ils en aient nécessairement conscience, les guérisseurs des campagnes (ceux du Berry sont très réputés) pratiquent, eux aussi, des cérémonies magiques s'inspirant de préceptes autrefois considérés comme démoniaques. De père en fils ou de mère en fille, ils « enlèvent le feu » aux brûlés, désenvoûtent les étables et distribuent diverses potions et formules réputées guérir à peu près tout. Les rebouteux, eux, s'offrent de redresser les corps tordus. Ce sont, pour la plupart, de simples gens qui ont appris sur le tas et qui, par leur situation géographique, se trouvent en état de palier l'absence du médecin de village.
Il existe aussi et surtout des congrégations rassemblant sorciers et sorcières (l'élément féminin y est largement majoritaire) se présentant ouvertement comme tels. Au niveau mondial, ils sont surtout présents en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. C'est d'ailleurs Salem, dans le Massachusetts, qui est promue capitale mondiale de la sorcellerie : le symbole de la ville représente une sorcière chevauchant un balai. D'après l'historien américain Brian P. Levack, auteur de La Grande Chasse aux sorcières en Europe au début des temps modernes (Champ Vallon, 1991) de tels groupes rassembleraient environ 200 000 personnes.
Qu'ils prétendent simplement détenir d'antiques recettes, qu'ils se réclament clairement du satanisme ou plus modérément de divinités païennes, ces regroupements se fondent tous sur le stéréotype classique de la sorcière. Dans leur représentation, il s'agit d'un individu allié au diable ou à une entité antichrétienne, qui reçoit en contrepartie du pacte qu'il a scellé un certain nombre de pouvoirs surnaturels. Pour eux, le diable, ou quelque soit son nom païen (le dieu-cerf celtique Cernunnos, par exemple, dont le diable a repris les cornes), est donc un être positif, puisque générateur de surpouvoirs.
L'un de ces courants sorciers s'inspire de l'Américain Gerald Gardner, auteur de Witchcraft Today (La sorcellerie aujourd'hui, 1954) qui, s'appuyant sur les travaux de l'historienne britannique Margaret Murray, prétend que la sorcellerie repose sur un culte ancien de la fertilité nommée la Wicca, « la plus vieille religion du monde », dont il faut pourtant reconnaître que peu d'historiens classiques ont entendu parler.
Bien que les rites des organisations se revendiquant de cette tendance se rapprochent souvent, en réalité, des pratiques sadomasochistes (les cérémonies « religieuses » sont parfois troublantes de ce point de vue), ce type de groupes ne se présente pas toujours comme maléfique, au sens premier du terme. Leurs membres prétendent même « faire du bien » à l'humanité, quoique la définition de ce « bien » soit légèrement différente de celle adoptée par le judéo-christianisme, comme le démontrent notamment les écrits du pape du satanisme contemporain, l'Américain Anton LaVey, par exemple sa Bible satanique .
D'autres organisations, elles, pratiquent concrètement et directement le culte maléfique de Satan. Ce fut le cas, par exemple, de la petite communauté de l'Américain Charles Manson, qui se glorifiait d'être « l'incarnation du Mal », et qui fut à l'origine, dans la nuit du 9 août 1969, de l'assassinat de l'actrice Sharon Tate, l'épouse du réalisateur Roman Polanski, auteur d'un film sur la présence du diable dans nos sociétés ( Rosemary's Baby , 1968). On attribue à Charles Manson une cinquantaine de crimes similaires. Il croupit actuellement dans les geôles américaines, charriant son lot de fans qui arborent fièrement des tee-shirts à son effigie. 



 C'est également le cas de certains profanateurs de sépultures, de sacrificateurs d'animaux et de quelques assidus participants à des « messes noires » et « rouges » dans les cimetières. Après avoir partagé quelque temps leurs croyances, le Français Jean-Paul Bourre s'est longuement penché sur ces mouvements extrêmes. Selon lui, « nous assistons aujourd'hui à une véritable renaissance des pratiques sorcières » ( Les Profanateurs. La Nébuleuse de tous les périls : Nouvelle Droite, Skinheads, Rock metal, Néonazis , Le Comptoir éditions, 1997).
Il existe aussi un courant international, parallèle à ceux-ci, plus modéré dans son fond, qui développe un « art de vivre » assez sombre, mêlant cinéma d'épouvante, littérature fantastique et victorienne (Dracula, les vampires...), peinture, mode vestimentaire (habits noirs), rock et philosophie : le gothique. Il ne s'agit pas néanmoins d'un retour frontal au satanisme ou à la sorcellerie, mais plutôt d'une mode à usage de teenagers en rébellion.
En France, quelques groupes typiquement sorciers se sont distingués dans les années 1990, notamment l'Ordre international des sorciers lucifériens, la branche française de la Wicca internationale, avec le suicide de ses deux fondateurs en 1995, Jack Coutela et sa compagne Nicole Letellier, alias la Grande-Prêtresse Diane Lucifera, entraînant dans leur mort une jeune adepte. Ces personnages, de temps à autre invités à s'exprimer sur les ondes, étaient les auteurs des Douze Leçons de magie pratique , dans lesquels on apprenait que « Lucifer [...] est le Dieu unique et créateur ». Coutela était également rédacteur de la revue de paranormal Incroyable et scientifique , dirigée par l'un des plus grands patrons de la presse pornographique française (la sexualité débridée est souvent l'un des principes de base du satanisme). La France accueille une autre Wicca, qui se prétend « occidentale ». Comme l'a révélé Serge Faubert, dans L'Evénement du jeudi , son fondateur, Francis Ceccaldi, alias Yul Ruga, « mage luciférien », est un ancien membre du Parti populaire français du collaborationniste Jacques Doriot.
La frange la plus radicale de l'extrême droite semble en effet spécialement attirée par le culte de Satan, alliant pour l'occasion musique et ésotérisme noir. Le monde du black metal est particulièrement concerné, avec l'apparition de groupes « néovikings » en provenance de Norvège, tels Emperor (dont le leader, Faust, a été condamné à quatorze ans de prison pour le meurtre d'un homosexuel) ou Burzum, dont le héraut, Varg Vikernes, qui dirigeait une officine appelée les Prêcheurs du diable, s'est vu condamner à vingt et un ans de détention pour l'assassinat de l'un de ses concurrents.
Lorsqu'en 1996, une tombe chrétienne est profanée dans un cimetière de Toulon, la police remonte également jusqu'à un jeune militant d'extrême droite, lecteur de Napalm Rock , un fanzine proche de l'organisation néofasciste Nouvelle Résistance, fondateur d'un groupe black metal (Funeral) et par ailleurs membre d'un hypothétique Ordre sacré de l'Emeraude (l'émeraude est considérée comme la pierre que Lucifer perd lors de sa chute, que les adeptes ont pour mission de retrouver, à l'instar du Graal).
Ces groupes étranges font régulièrement la une des journaux. Si quelques-uns sont réellement dangereux, il semble que les médias aient tendance à surestimer leur importance et à exagérer leurs méfaits dans une perspective spectaculaire.
Ce que la presse révèle peu, en revanche, c'est que la plupart de ces groupes reposent sur une interprétation abusive du phénomène de la sorcellerie. Les grimoires que certains d'entre eux utilisent dans leurs cérémonies ne sont par exemple que des pseudépigraphes, c'est-à-dire des documents faussement attribués à des personnages célèbres. Comme l'a rappelé Jean-Marie Quérard dans ses Supercheries littéraires dévoilées (Paris, 1869), dont le plus connu, Les Secrets du Grand Albert et du Petit Albert , best-seller international sans cesse réédité, est loin de remonter, contrairement à ce que prétendent les sorciers, à Albert Groot, le maître de saint Thomas d'Aquin (XIIe siècle)...
Ensuite et surtout, les sorcières et sorciers d'aujourd'hui, par ignorance sans doute, s'appuient souvent sur ce qu'il y a de plus contestable, et de moins défendable sur un plan historique, dans le concept de sorcellerie : l'aspect justement diabolique de la sorcière. Car comme le relève l'historien Robert Muchembled (lire son éditorial page 4) , dans son livre La Sorcière au village (Folio, 1991), la sorcière diabolique est un concept construit « de toutes pièces par les clercs et par les élites sociales » ayant mené à la persécution.
Les « authentiques » sorcières ont souffert d'accusations devant plus à la rumeur et à la paranoïa de leurs juges qu'à la réalité des faits. Leurs actuelles descendantes, s'efforçant de cultiver un fonds diabolique, ont une nette tendance à confondre l'acte d'accusation et les pratiques réelles. Ce faisant, elles ressemblent davantage à l'image de la sorcière inventée par les démonologues qu'aux malheureuses persécutées sur les bûchers du bras séculier, à qui elles rendent par le fait un bien mauvais service posthume...
Par Paul-Éric Blanrue

mis en ligne par floriana

ARCHIVES (13) BLANRUE DANS HISTORIA : " Le suaire de Turin, relique médiévale" (01/07/2008 - 114)

Ses partisans tiennent ce linge pour "le plus insigne de la chrétienté", preuve du martyre de Jésus. Seulement voilà, de récentes analyses scientifiques datent la toile du XIIIe-XIVe siècle.
L'attention du monde catholique et des chercheurs s'éveille en 1898, lorsque l'avocat Secondo Pia prend les premières photographies de la relique conservée depuis 1578 dans la chapelle royale contiguë à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin. Sur son négatif, il remarque que c'est l'image positive du corps du Christ qui se dégage du fond de la toile devenue sombre, et non l'image inversée traditionnelle de moins bonne qualité. Tandis que sur l'original - un drap de lin de 4,30 m x 1,08 m - on n'aperçoit qu'une silhouette spectrale, on remarque sur le négatif des détails qui rendent le personnage étonnamment présent. On proclame dès lors détenir la preuve que le suaire est authentique, puisque le principe de la photographie n'est connu que depuis le XIXe siècle et que nul artiste des époques antérieures n'aurait pu l'anticiper. En analysant les images, le docteur Barbet, chirurgien de l'hôpital Saint-Joseph de Paris, observe que les clous de l'homme du suaire ne sont pas fichés dans les paumes des mains, à l'endroit où les artistes médiévaux ont coutume de les représenter, mais dans les poignets.
Il conduit des expériences sur des cadavres qui, dit-il, démontrent que, lorsque l'on plante des clous dans les mains d'un homme en croix, la peau se déchire sous la traction du corps jusqu'à la commissure. Si au contraire on les plante à l'endroit où Barbet voit la plaie sur le suaire, le clou lèse le nerf médian, ce qui a pour résultat une contraction réflexe qui fait fléchir le pouce contre la paume de la main. Or, selon Barbet, on ne voit justement que quatre doigts sur les deux mains de l'homme du suaire.



 Dans les années qui suivent, le criminologue suisse Max Frei affirme que l'étude des pollens de l'étoffe démontre que le suaire a séjourné aux abords de Jérusalem, un argument qui appuie la thèse développée par Ian Wilson dans son bestseller , Le Suaire de Turin. Puis, en 1978, sous l'égide du Sturp (Shroud of Turin Research Project, Société d'investigation du suaire de Turin, une association américaine composée d'une quarantaine de membres, la plupart scientifiques), a lieu l'examen scientifique le plus médiatisé de la relique. Les docteurs Jackson et Jumper, capitaines de l'armée de l'air américaine, président à l'opération. Ils ont démontré l'année précédente que le suaire contient une information tridimensionnelle, c'est-à-dire que l'intensité de son image varie en raison inverse de la distance qui sépare la toile du cadavre qu'elle est censée avoir enveloppé. Comme un portrait classique est bidimensionnel, leur découverte semble démontrer que le suaire ne peut être une oeuvre humaine. En 1981, le Sturp rend ses conclusions : il y a du sang sur la relique et l'image résulte d'un procédé mystérieux excluant la peinture. La relique revient subitement au centre de l'actualité. On parle même de miracle.
En réalité, tous ces résultats proclamés depuis cinquante ans sont loin d'être aussi concluants qu'ils le paraissent. D'abord, ainsi que l'ont remarqué de nombreux spécialistes, l'image du corps n'offre pas de propriété photographique, comme l'indiquent les espaces en blanc entourant les diverses formes imprimées dans les contours de la silhouette, qui ne correspondent pas à ce que l'on observe sur les photographies. Par ailleurs, contrairement à ce qu'a prétendu Barbet, de nombreux médecins notent que la blessure du nerf médian n'entraîne pas le pouce à l'intérieur de la main : il y a même incapacité à fléchir le pouce... Les reconstitutions de Barbet démontrant l'impossibilité de suspendre un cadavre en plantant un clou dans la paume de ses mains ont à leur tour été infirmées. Quant à l'étude des pollens, les spécialistes du Sturp ont eux-mêmes rejeté les arguments de Max Frei, connu par ailleurs pour avoir authentifié les « faux carnets de Hitler »... L'information tridimensionnelle du suaire est, elle au moins, assurée, sauf qu'il a été démontré par le professeur Henri Broch, de la faculté des sciences de Nice, que les scientifiques du Sturp ont insidieusement introduit dans leur appareil de mesure le « corps » qu'ils voulaient trouver à la sortie !
L'étude hématologique présente un autre genre d'« erreur ». Car les docteurs Heller et Adler ont en réalité omis de conduire des tests spécifiques pour établir la présence de sang. Ils ont trouvé sur le linge de la porphyrine, de la bilirubine, des protéines et de l'albumine, des substances qui ne se trouvent pas seulement dans le sang humain, mais aussi, notamment, dans les peintures médiévales et les liants traditionnels.
La thèse de l'authenticité du suaire est définitivement battue en brèche par deux séries d'analyses. La première est celle du docteur Walter McCrone, spécialisé dans la détection scientifique des faux en art. La conclusion de ce microanalyste de Chicago est sans appel : « L'image entière a été appliquée sur le linge par un artiste très habile et bien informé. » L'artiste a utilisé un pigment d'oxyde de fer associé à un médium à base de collagène. Pour les taches de sang, il a utilisé du vermillon.
En 1987, l'archevêque de Turin veut en avoir le coeur net. Il désigne trois laboratoires pour effectuer les mesures radiocarbones de la relique, sous l'égide du British Museum. Pour le lin du suaire, on aboutit à « une plage d'âge calendaire calibrée, pour un intervalle de confiance d'au moins 95 %, de 1260-1390 [...]. Ces résultats conduisent donc à conclure d'une manière décisive que le lin du suaire de Turin est médiéval. »
Par Paul-Éric Blanrue 

mis en ligne par floriana

ARCHIVES (12) BLANRUE DANS HISTORIA : " Le Saint Suaire ou la trame d'un mensonge" (01/10/2006 - 718)

De Paris à Jérusalem, de Chicago à Turin, l'auteur a mené l'enquête : le Saint Suaire est-il vraiment le linceul de Jésus ? D'où vient la relique ? Et si c'est un faux, quand, comment et par qui a-t-il été réalisé ? Les réponses sont apportées dans Le Secret du Suaire. Autopsie d'une escroquerie (Pygmalion), dont sont extraites ces pages.
C'est l'histoire extraordinaire d'une pièce de lin déconcertante. Au premier coup d'oeil, l'énigme est posée. Avant toute étude, comment ne pas être intrigué par l'image portée par cette étoffe et ne pas laisser vagabonder son imagination en l'observant ? (voir encadré pages 38-39).
Voici l'effigie d'un homme entièrement nu, mais flou, sans contour, évanescent, à tel point qu'on jurerait un fantôme. Sa présence est signalée comme une absence, un silence que l'on a envie d'écouter. Son déchiffrement est difficile ; on dirait que cet être s'est entouré de mystère pour mieux nous sauter ensuite au visage. Il faut reculer de plusieurs pas pour que la silhouette commence vraiment à se détacher du fond du tissu couleur ivoire. En reculant ainsi, nous approchons. A cette distance, la magie opère. On voit enfin ; ou plutôt on aperçoit, et ce que l'on devine laisse songeur. Les images ventrale et dorsale de l'homme, disposées tête contre tête, portent des traces évoquant sans ambiguïté les blessures de la Passion telle que rapportée par les Evangiles et dans nul autre ouvrage. La silhouette devient parlante. Ecce homo ? A n'en pas douter, cet homme est le Christ. Il ne faut pas longtemps pour être assuré de son identité ; nul autre, dans l'Histoire, n'a pu laisser de telles marques sur un linge mortuaire. Il nous fixe, il nous toise. Il est plutôt grand, musclé ; c'est un véritable athlète. Beau ou laid, on ne sait trop, qu'importe. Visiblement, il a souffert. Les taches de sang qui recouvrent ses plaies sont si rouges qu'on a l'impression qu'il saigne encore, depuis la nuit des temps.
Coeur du mystère : sur le négatif photographique de ce drap, l'image positive d'un corps apparaît sur le fond sombre, livrant des détails que l'original qui se tend à nos regards n'offre pas. Comme le Suaire est documenté depuis le Moyen Age et que le principe de la photographie n'est connu que depuis le XIXe siècle, nous sommes face à un phénomène stupéfiant. Avons-nous sous les yeux l'authentique Linceul de Jésus, la relique la plus insigne de la Chrétienté, qui porte l'empreinte et le sang du Christ ? Que l'on soit ou non croyant, difficile d'éluder la question. Et puis comment expliquer la nature de cette empreinte ? Autre signe d'une apparente folie. Les corps des cadavres ne s'impriment pas ainsi sur le tissu qui les enveloppe. On n'a jamais vu ce processus se produire nulle part dans toute l'histoire de l'humanité, ni en Egypte, ni dans les catacombes, ni dans aucun cimetière. Un corps humain n'est pas une plante verte conservée dans un herbier.
Le site officiel de l'archevêque de Turin, gardien de la relique, définit lui-même ce linge étrange comme un « objet impossible », c'est-à-dire comme une chose miraculeuse ; car ce qui existe et n'est pas possible est forcément miraculeux.
Un miracle enfin prouvé par la science ? Le Suaire, preuve physico-chimique de la Résurrection ? Curieux XXe siècle, où les rêves ont soudain besoin d'un support matériel, testable et mesurable, et où l'on réclame que la science reconnaisse des faits qu'elle déclare improbables, voire impossibles... Le rêve est beau, certes. Jusqu'à ce que...
A la fin des années 1980, quelques centimètres carrés de fils suffisent à dater le Suaire avec précision grâce à une nouvelle méthode de datation au carbone 14 (C14). L'Eglise hésite, puis donne son accord pour l'ordalie. Grâce à une opération de routine, on va pouvoir connaître la date de naissance de l'étoffe.
Trois laboratoires spécialisés, parmi les meilleurs au monde, sont sélectionnés par le Vatican. Après de longs mois d'attente, le résultat tombe comme un couperet, extrêmement décevant pour les avocats de l'étoffe, ceux qui se nomment « sindonologues » (du grec sindôn, linceul). Le lin du Suaire est daté « pour un intervalle de confiance d'au moins 95 % », selon la formule consacrée, de 1260-1390. Le Suaire est d'origine médiévale. Ce n'est pas l'authentique Linceul de Jésus, à considérer qu'un tel objet a jamais existé. Le 13 octobre 1988, le cardinal Ballestrero, custode pontifical du Suaire, déclare que l'étoffe imprimée n'était plus considérée par l'Eglise comme une relique, mais seulement comme une « vénérable icône du Christ ». Ite missa est, la messe est dite.
Dans la confusion qui s'ensuit, on entend se développer des thèses rivalisant d'extravagance. Pour certains auteurs, le concepteur du Suaire est Léonard de Vinci, bien que celui-ci soit né en 1452, près d'un siècle après la plage de datation livrée par les trois laboratoires. Pour d'autres, l'image est une véritable photographie prise au XIVe siècle, c'est-à-dire cinq siècles avant l'invention du procédé par Niepce. A moins que le corps du supplicié visible sur l'étoffe ne soit celui de Jacques de Molay, le dernier des Templiers ? A ce niveau de surenchère, un certain Garza-Valdès, de l'université du Texas, se met à proclamer qu'il a retrouvé l'ADN du Christ sur l'étoffe et qu'il serait possible de le cloner. Un clone de Jésus ? Il fait un best-seller, lui-même cloné en 2005 par un romancier français. De part en part, l'idée se répand que la datation radiocarbone serait finalement nulle et non avenue. Que s'est-il passé dans les laboratoires ? Il a pu y avoir complot. Ou alors la contamination de l'étoffe par diverses bactéries a peut-être brouillé les mesures... La démesure devient souveraine. On n'explique plus, on soutient des thèses.
Peu se souviennent que trois évêques et un pape ont depuis des siècles défini le Suaire comme une représentation artistique, comme une icône ne pouvant pas prétendre au titre de relique. Dans l'ombre des archives, les historiens spécialisés, bollandistes en tête, n'ont pas eux non plus attendu les résultats de l'analyse radiocarbone pour attribuer au Suaire une date médiévale ; les historiens, tels que le chanoine Ulysse Chevalier, ont été les premiers, à l'aube du XXe siècle, à se méfier de l'interprétation hasardeuse que certains donnaient déjà du Suaire. Quant à la science, elle a émis des conclusions décisives bien avant le C14. Depuis les analyses du Dr Walter McCrone, en 1980, la nature des divers pigments qui composent le Suaire n'est plus un secret et on n'a que l'embarras du choix pour déterminer la façon dont il a été réalisé.
La première apparition documentée du Suaire de Turin se situe au milieu du XIVe siècle, à Lirey, en Champagne, peu après la fondation de la collégiale Notre-Dame. Jusque-là, Lirey, un petit village situé à cinq lieues de Troyes, ne disposait d'aucun édifice religieux, ni église ni chapelle. Ce n'était même pas une paroisse ; ses habitants dépendaient, sur le plan spirituel, de Saint-Jean-de-Bonneval, à une demi-lieue de là. Aussi, en février 1353, le seigneur de Lirey, Savoisy et Monfort, Geoffroy Ier de Charny, vaillant chevalier et dévot de la Vierge, demanda-t-il à l'abbé de Montier-la-Celle, Aymeric Orlhuti, collateur de la cure de Saint-Jean-de-Bonneval, la permission d'y édifier une église.
La permission accordée, l'acte de fondation fut passé le jeudi 20 juin 1353, à Lirey même. L'église collégiale fut établie en l'honneur de la Sainte-Trinité, sous le vocable de l'Annonciation de Marie, selon le voeu du fondateur. C'était une construction de bois, d'une architecture assez pauvre. On pense que, comme le voulait l'usage, le chapitre fut établi à côté du château fort de messire Geoffroy, au lieu-dit la Motte.


 Six chanoines prébendés étaient attachés au service de l'église. Le seigneur de Lirey se réservait bien entendu le droit de présenter aux canonicats. Les premiers nommés furent Robert de Caillac, Guillaume de Bragelogne, Renaud de Savoisy, Henri de Sellieres, Jean de Lisines, Robert de Saint-Vinnemer. Tous étaient prêtres ; et si à l'avenir leurs successeurs ne l'étaient pas, ils devaient se faire ordonner durant l'année de leur nomination. Le jour de leur réception, ils durent jurer sur les Evangiles obéissance et fidélité au seigneur de Lirey, à ses successeurs et au doyen du chapitre. L'un des chanoines, élu, portait en effet le titre de doyen. L'évêque de Troyes avait le droit de confirmer son élection. On commença par élire Robert de Caillac, qui demeura en place de 1353 à 1358. La vie des chanoines n'était pas de tout repos. Chaque jour, le chapitre devait faire dire une messe basse de la Sainte Vierge, chanter une grand-messe ainsi que l'office canonial. Les chanoines avaient aussi des charges annuelles : le lendemain de l'Annonciation, ils devaient faire célébrer une messe du Saint-Esprit pour le fondateur (commuée après sa mort en messe des défunts) et une autre pour l'âme de Jeanne de Toucy, sa première femme. Heureusement, il y avait des compensations. Geoffroy de Charny versait au chapitre 260 livres de rente foncière annuelle et perpétuelle, exemptées d'impôt par le roi. Tous les ans, chaque chanoine recevait [...] quatre livres et quatre sous tournois ; le doyen Caillac avait droit à une double part.
En 1354, le pape Innocent VI donna son approbation par bulles, enrichit la collégiale de droits et privilèges nouveaux et octroya des indulgences aux visiteurs, qu'il renouvela en août. Le 28 mai 1356, l'acte de fondation fut approuvé par l'évêque de Troyes, Mgr Henri de Poitiers, de son château d'Aix-en-Othe.
Las, à peine quelques mois plus tard, le fondateur Geoffroy de Charny mourut au combat. De quoi allaient vivre les chanoines prébendés ?
Sur place, il fallait bien que le service continue. Le 5 juin 1357, douze prélats de la cour du pape publièrent une bulle par laquelle ils accordaient de nouvelles indulgences aux pèlerins. C'était un encouragement. Les faveurs attachées à la visite de la collégiale, aux legs, bonnes oeuvres et aux aides à la fabrique allaient attirer les visiteurs. Dans la charte qu'ils avaient cosignée en juin 1357, les évêques remettaient également quarante jours de pénitence aux fidèles qui « visiteront l'église ou ses reliques ». Le mot « relique » venait de faire son apparition dans l'histoire de la collégiale. Si aucune précision n'était donnée quant à leur identité, un mémoire adressé au pape Clément VII et signé en 1389 par l'un des successeurs d'Henri de Poitiers, Mgr Pierre d'Arcis, nous apprend que l'on procéda à la collégiale, durant ces années, à l'ostension d'un linge qui portait « la double effigie, de face et de dos » du Christ, avec les blessures caractéristiques de la Passion. C'est la première fois dans l'histoire qu'est mentionnée l'existence de ce Suaire [...].
On ne sait au juste si les fidèles affluaient à Lirey avant l'apparition du Suaire ; ce qui est sûr, c'est que dès qu'il fut exhibé la foule se pressa en grand nombre devant l'étonnante relique. Pour l'attirer et la retenir, Mgr Pierre d'Arcis nous apprend que le doyen de la collégiale fit courir le bruit que ce linge « était le suaire avec lequel [le Christ] avait été enveloppé au sépulcre » et sur lequel son image entière était restée imprimée.
L'importance que prit ce pèlerinage fut une chance inespérée pour la collégiale qui venait à peine de naître et dont le fondateur avait disparu tragiquement. Des guérisons ne manquèrent pas d'avoir lieu parmi la foule, pendant que les chanoines procédaient aux ostensions (c'est ainsi que l'on nomme les expositions publiques des reliques). Les conseillers de l'évêque de Troyes s'émurent bientôt de ces phénomènes. L'apparition inopinée du Suaire et les miracles douteux qu'il produisait ne laissaient pas de les intriguer. Ils apprirent bientôt que « certains individus payés » (termes précis employés par le mémoire de Pierre d'Arcis) simulaient la guérison, dans le but d'attirer les foules « pour leur extorquer sournoisement de l'argent ». Ils en avisèrent Mgr de Poitiers, qui se mit à l'oeuvre « pour découvrir la vérité dans cette affaire » (toujours selon les termes du mémoire de Pierre d'Arcis). Des théologiens et des « personnes avisées » furent mis à contribution, qui se plongèrent dans l'histoire et les Ecritures. Leur avis fut négatif. Ils avancèrent que « cet objet ne pouvait être le vrai suaire du Seigneur dont le portrait se serait ainsi imprimé, puisque le saint Evangile n'y fait aucune allusion et que, s'il était authentique, les saints évangélistes n'auraient pas omis de le rapporter et que le fait ne serait pas demeuré caché jusqu'à cette époque » (mémoire de Pierre d'Arcis). Sans doute y avait-il aussi, chez les évêques de Troyes, une tradition ancienne de scepticisme face aux reliques. L'un des leurs, Garnier de Trainel (1193-1205), aumônier de la quatrième croisade, avait été chargé, après le sac de Constantinople, de la garde des reliques pillées par les croisés et s'en était réservé une part pour sa cathédrale. Après sa mort (sur les lieux saints), ses chapelains avaient rapporté pour le trésor un morceau de la vraie Croix, le vase de la Cène, le corps tout entier de sainte Hélène d'Athyra, le pied de sainte Marguerite, la tête de l'apôtre saint Philippe ; toutes reliques qui, si elles ne présentaient pas un gage d'absolue authenticité, avaient au moins le bénéfice d'être orientales et d'avoir ainsi une authenticité probable. Dans le cas de la relique de Lirey, il n'y avait rien de tel ; normal, donc, que les conseillers de l'évêque fussent prudents.
Quant à lui, Mgr Henri de Poitiers n'était pas homme à s'en laisser conter. Dans cette époque trouble qui voyait s'affronter Anglais et Français d'un côté, et partisans des papes de Rome et d'Avignon de l'autre, l'évêque de Troyes, aux affaires depuis 1353, était un homme de caractère, réputé pour son goût de la discipline, un combattant qui ne lâchait pas prise facilement. Avant d'entrer dans les ordres, il se destinait d'ailleurs au métier des armes ; on l'appela même « l'évêque-capitaine », eu égard aux exploits qu'il accomplit en 1358 face aux envahisseurs anglais. Bref, il tenait son clergé en mains et n'était pas disposé à laisser son diocèse aller à vau-l'eau [...].
Mgr Henri de Poitiers se rangeait à la suite des saint Augustin, Vigilance, Guibert de Nogent, Claude de Turin et Agobard de Lyon, ces hommes d'Eglise qui avaient depuis longtemps dénoncé les fausses reliques. Il ne tolérait pas les manifestations excessives auxquelles elles donnaient lieu, suivant en cela les prescriptions du quatrième concile de Latran de 1215, de même que celles du concile général de Lyon en 1274, où l'on fit « défense de vénérer les reliques récemment découvertes tant qu'elles n'auront pas été approuvées par le Pontife romain ».
Désireux de pousser ses investigations jusqu'à leur terme, il fit donc mener « adroite et diligente enquête » pour connaître l'origine réelle de ce prétendu Suaire qui semait la confusion dans les esprits.
L'enquête aboutit ; ses conclusions [...] rejoignaient l'avis des conseillers de l'évêque. Selon les termes de Mgr Pierre d'Arcis, Mgr Henri de Poitiers « découvrit la fraude et la façon dont ce fameux linge avait été peint par un procédé artistique ; il fut prouvé par l'artiste qui l'a peint que c'était une oeuvre due à la main de l'homme et non miraculeusement confectionnée ou octroyée ».
L'affaire était entendue : le Suaire était une représentation artistique. On avait débusqué l'artiste qui l'avait peint, et il avait expliqué la façon dont il s'y était pris pour obtenir un objet qui suscitait l'attraction des foules. [...] L'évêque de Troyes ne s'arrêta pas en si bon chemin. On trompait des gens, on leur prenait leur argent, on simulait des miracles. « Convaincu qu'il ne devait ni ne pouvait admettre une telle affaire » (mémoire de Pierre d'Arcis), Mgr de Poitiers fut déterminé à en découdre avec les imposteurs et engagea une procédure « contre le doyen et ses complices pour extirper cette fausse conviction ».
C'était sans compter sur la duplicité de Robert de Caillac et de ses coreligionnaires. Car « ceux-ci virent leur ruse découverte et cachèrent ailleurs ledit linge afin qu'il échappât aux recherches de l'ordinaire ». Le Suaire fut immédiatement mis à l'abri par les chanoines, pour éviter qu'il ne fût saisi par les autorités. [Ils] remisèrent l'étoffe hors du diocèse, sans que l'on sache exactement où (sans doute dans l'une des propriétés des Charny), et elle ne réapparut qu'en 1389, sous Mgr Pierre d'Arcis.
© Pygmalion, septembre 2006

Par Paul-Eric Blanrue 
 
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ARCHIVES (11) BLANRUE DANS HISTORIA : "Qui a tué Kennedy ?" (01/07/2008 - 114 )

Malgré les multiples enquêtes - officielles ou non -, on se demande encore si le 35e président des Etats-Unis a été victime d'un complot. Et qui était le commanditaire ?
en fin de matinée, le 22 novembre 1963, Air Force One, le Boeing 707 de John Fitzgerald Kennedy (JFK), atterrit à l'aéroport de Dallas (Texas). Le 35e président des Etats-Unis entame avec son épouse Jackie une tournée en vue de préparer sa réélection à la présidence, en novembre 1964. Le couple présidentiel est accompagné du vice-président Lyndon Johnson et du gouverneur du Texas, John Connally. La journée est ensoleillée. Le Président a fait décapoter sa limousine bleue pour traverser la ville, montrant qu'il ne craint pas les menaces que des groupes extrémistes ont proférées contre lui.
Le cortège d'une vingtaine de véhicules, avec à sa tête le chef de la police de Dallas et le shérif du comté, démarre peu avant midi. Les Kennedy prennent place à l'arrière de la deuxième voiture : selon l'usage, John se tient à droite, Jackie à gauche ; devant eux, le gouverneur Connally et sa femme sont disposés de la même façon. A l'avant, sont assis deux agents du Secret Service, Roy Kellerman et William Greer, qui conduit. La limousine est suivie par une voiture transportant huit autres agents de sécurité, qui précède le véhicule du vice-président Johnson. Kennedy a le sourire. La foule est en liesse. Les voitures progressent très lentement (20 km/h), s'immobilisent à deux reprises pour que le Président salue des enfants et un groupe de religieuses. A la hauteur de Dealey Plaza, le cortège officiel quitte Main Street pour s'engager sur Elm Street, arrive au Texas School Book Depository, un entrepôt de livres scolaires, et s'apprête à passer sous le pont ferroviaire pour s'engager sur l'autoroute de Stemmons, qui conduit vers un centre commercial. Il est 12 h 30.
Le dépôt de livres à peine dépassé, des coups de feu éclatent. Trois ou quatre, selon la plupart des témoins. Kennedy s'effondre sur les genoux de sa femme. La panique s'empare de la foule. La voiture présidentielle, après avoir hésité, fonce vers le Parkland Memorial, l'hôpital le plus proche, situé à six kilomètres de là. Le long de la route, les badauds continuent d'applaudir, ne sachant pas encore que l'on vient de tirer sur celui qu'ils acclament.
Le convoi parvient à l'hôpital cinq minutes plus tard. Le gouverneur Connally, atteint au poignet, à la cuisse, à la poitrine et au dos, est admis aux urgences. Il s'en tire sans trop de mal. Kennedy, lui, est grièvement blessé au dos, au cou et à la tête. Malgré des soins intensifs, les praticiens du service traumatologique comprennent qu'il n'y a plus aucun d'espoir. Peu après 13 heures, ils constatent la mort du Président. A 13 h 33, un porte-parole de la Maison Blanche, Malcolm Kilduff, annonce la nouvelle au pays. Le corps du défunt est déposé dans un cercueil de bronze. A 14 heures, il est transféré à l'aéroport de Love Field, hissé à bord d'Air Force One pour être rapatrié à Washington. Juste avant le décollage, à 14 h 30, le vice-président Johnson prête serment à la Constitution en présence de Jackie Kennedy, encore couverte du sang de son époux. Il devient officiellement le 36e président des Etats-Unis.
Du côté des forces de police, les événements se précipitent. Les témoins de la fusillade hésitent à localiser l'origine des coups de feu. Certains désignent une palissade située derrière le tertre gazonné d'Elm Street, ce qui laisse supposer que le Président a été abattu par un tir de face. D'autres montrent le Book Depository, ce qui indique que des coups de feu auraient été tirés par-derrière. L'agent Marrion Baker, qui circule à moto dans le cortège, se rend compte du drame et fonce vers l'immeuble, pensant qu'un tireur est embusqué sur le toit. Avec le directeur du dépôt, Roy Truly, il gravit les escaliers quatre à quatre. Comme c'est l'heure du déjeuner, l'endroit est presque désert. Au 1er étage, les deux hommes tombent nez à nez avec un individu occupé à prendre une bouteille de soda dans un distributeur automatique. Baker l'interroge. L'individu se nomme Oswald. Il paraît calme. Truly s'en porte garant : il reconnaît un magasinier qu'il a embauché il y a un mois. Baker, rassuré, laisse filer le suspect et continue de monter. Sept minutes après le drame, le bâtiment est bouclé. A 12 h 45, la police diffuse aux patrouilles le signalement du tireur qu'un spectateur a aperçu à la fenêtre du 5e étage du dépôt de livres (en Amérique, on parle du « 6e niveau ») : « Un homme blanc, d'environ 30 ans, mince, 1,80 m. » A 13 h 16, on apprend qu'un policier en patrouille, J. D. Tippit, vient d'être abattu dans le centre d'Oak Cliff, en banlieue de Dallas. A 13 h 29, le signalement du meurtrier est transmis aux voitures de police. Il correspond à celui du tireur du dépôt de livres. Un quart d'heure plus tard, John Brewer, qui tient une boutique de chaussures à un kilomètre de l'endroit où l'agent vient d'être assassiné, remarque un homme au comportement étrange. Le voyant courir jusqu'au cinéma Texas Theater, Brewer le suit, pénètre dans la salle avec l'ouvreur pendant que la caissière appelle la police. Il est 13 h 50 quand les agents entrent à leur tour. On allume les lumières. Le suspect se fait interpeller par l'agent Mac Donald. Il tente de dégainer un revolver. Les policiers le maîtrisent sans ménagement. L'homme s'appelle Lee Harvey Oswald. Répondant au signalement du tueur qui a été diffusé, il est conduit au commissariat central de Dallas.
Trois quarts d'heure plus tôt, la police a découvert, devant une fenêtre entrouverte, au 5e étage du dépôt de livres d'Elm Street, des cartons disposés de manière à former un siège et un affût, un sachet en papier et trois douilles sur le plancher. Ainsi qu'un fusil italien, un Mannlicher-Carcano, n° C 2766, calibre 6,5 mm, avec une lunette de visée.
A 19 h 10, Oswald est inculpé du meurtre de Tippit. On a trouvé sur lui des cartouches du même calibre que celle qui a servi à abattre le policier. Plusieurs témoins le reconnaissent formellement. Il clame son innocence devant les journalistes qui ont envahi le QG de la police pour la conférence de presse du district attorney , Henry Wade. Il proteste : « Je ne suis qu'un pigeon ! » Le 23 novembre, à 1 h 35 du matin, après que les résultats de l'autopsie de Kennedy ont été diffusés, Oswald est également inculpé du meurtre du Président. Il nie tout en bloc. Mais les preuves s'accumulent contre lui.
Le FBI établit que le Mannlicher-Carcano a été acheté par correspondance pour 21,45 dollars par un dénommé Hidell, au magasin Klein de Chicago. Cette commande, passée en mars 1963, a été expédiée à la boîte postale n° 2915, à Dallas. Il s'agit de celle d'Oswald. Des papiers au nom d'Alek Hidell sont retrouvés dans ses poches. Une perquisition dans la maison de sa femme, Marina, à Irving, permet de découvrir deux photographies qui montrent Oswald brandissant le même modèle de carabine que celle abandonnée au Book Depository, avec, à la ceinture, un revolver, ressemblant à celui qu'il avait au cinéma.
Un des collègues d'Oswald, Buell Frazier, témoigne l'avoir vu apporter un paquet brun à son travail. Ce sachet a été retrouvé, au 5e étage. Conclusion : cet emballage a permis à Oswald d'apporter le fusil démonté. Oswald prétend qu'il lui a servi à transporter « des tringles à rideau », mais il ne convainc personne. CIA et FBI exhument alors le passé communiste d'Oswald, qui concède avoir fait partie de l'organisation procastriste Fair Play for Cuba. Il en était l'unique membre à La Nouvelle-Orléans. Preuve de ses sympathies communistes, il s'est expatrié en Union soviétique, de 1959 à 1961, où il a rencontré sa femme Marina. Le procureur Wade le désigne aussitôt comme seul coupable du meurtre de Kennedy.
Le lendemain, 24 novembre, Oswald doit être transféré à la prison du comté. Après avoir été interrogé une dernière fois, l'inculpé est conduit dans le sous-sol du commissariat. Dès qu'il sort de l'ascenseur, les reporters l'assaillent. Il a juste le temps de faire quelques pas qu'un homme en costume sombre et chapeau de feutre surgit. Un colt .38 plaqué à la hanche, il tire au ventre à bout portant. La scène est filmée en direct par une équipe de télévision. Oswald est transporté à l'hôpital Parkland, celui-là même où Kennedy a rendu son dernier souffle. Il y décède peu après 13 heures. Son meurtrier se nomme Jacob Rubenstein, alias Jack Ruby, et tient une boîte de nuit sordide, le Carousel Club, à Dallas. C'est un petit truand, bien connu du milieu et de la police. Interrogé sur les raisons de son geste, il invoque sa haine du communisme et son désir d'épargner à Jackie Kennedy les souffrances d'un procès. Le lendemain, Ruby est conduit à la prison du comté.
Dès le 29 novembre, Lyndon Johnson demande la création d'une commission chargée d'enquêter sur l'assassinat, sous la direction de James Earl Warren, président de la Cour suprême des Etats-Unis. Cette « commission Warren » compte deux sénateurs : Richard B. Russell et John S. Cooper ; deux membres de la Chambre des représentants : Hale Boggs et Gerald R. Ford ; et Allen W. Dulles et John J. McCloy. Son rapport est publié un an plus tard, le 27 septembre 1964. Les 26 volumes d'auditions, comprenant témoignages et pièces à conviction, sont publiés le 23 novembre suivant. Ses conclusions : Oswald, et lui seul, a assassiné Kennedy. Il a tiré trois coups de feu avec le Mannlicher-Carcano. Une balle a blessé un spectateur près du pont ferroviaire. Une autre a atteint le cou du Président, puis a frappé le gouverneur Connally. La dernière a frappé Kennedy à la tête. Oswald a également tué l'agent Tippit avec le Smith & Wesson qu'il avait sur lui lors de son arrestation. Il a commandé ces deux armes via une boîte postale, sous le pseudonyme de Hidell. Jack Ruby est le meurtrier d'Oswald : il a lui aussi agi seul et de son propre chef.




La polémique ne tarde pas. Si Warren est considéré comme un esprit éclairé, certains des membres de la commission sont plus douteux. Dulles, ancien directeur de la CIA, a été démis de ses fonctions par Kennedy après le fiasco de la baie des Cochons : difficile de croire qu'il soit la personne idéale pour faire la lumière sur l'assassinat de celui qui l'a destitué. McCloy, un banquier de New York, est l'ami de John Edgar Hoover, le directeur du FBI, et du président Johnson : a-t-il l'indépendance d'esprit nécessaire pour analyser les documents sans préjugé ? Russell déclare qu'il prêterait foi à une déclaration de Hoover « comme si c'était l'Ecriture sainte ». Enfin, Gerald Ford - futur Président - est considéré par Hoover comme « notre homme dans la commission »... Bref, celle-ci a-t-elle mené son enquête avec objectivité ? Le débat se poursuit aujourd'hui encore entre les tenants de la version officielle et les cercles « complotistes ».
A charge contre la commission : les documents sur lesquels elle travaille lui ont été fournis par le FBI et les services secrets. Les témoins qu'elle auditionne ont la plupart du temps été, d'abord, interrogés par le FBI, la police de Dallas ou les services secrets et risquent d'être orientés. Certains se plaindront, en effet, d'avoir vu leurs propos déformés ou non retenus. Plus grave, il apparaît que la commission a reçu des incitations de Washington pour soutenir la thèse du tireur unique, comme l'a avoué Nicholas Katzenbach, qui travaille alors pour le ministre de la Justice, Robert Kennedy. Selon lui, les « hautes sphères » redoutaient que l'enquête débouche sur un complot communiste, dont l'existence aurait pu engendrer un conflit nucléaire entre l'URSS et les USA.
Jim Garrison, district attorney de La Nouvelle-Orléans, est, lui, persuadé que la CIA a organisé un coup d'Etat pour éliminer un Président qui gênait ses intérêts. Il plaide en faveur de la réouverture du dossier, tout en menant une enquête discrète de son côté. En 1969, au cours d'un procès retentissant, il diffuse pour la première fois en public le film amateur d'Abraham Zapruder, qui montre l'assassinat de JFK. Il fait sensation en notant que la tête de Kennedy subit un mouvement « vers l'arrière et à gauche », impossible, selon lui, si c'est Oswald qui a tiré de derrière. Garrison accuse l'homme d'affaires Clay Shaw, qu'il soupçonne d'être un agent de la CIA, d'avoir participé au complot. Il dénonce également le mercenaire d'extrême droite David Ferrie, mort dans des conditions étranges alors qu'il venait d'avouer que Shaw et Oswald avaient des liens avec la CIA. Shaw nie appartenir à l'Agence comme il nie connaître Ferrie ou Oswald. Faute de preuves, Garrison perd son procès. Mais, on apprendra plus tard, de l'aveu sous serment de Richard Helms, directeur adjoint aux opérations secrètes de la CIA en 1963, que Shaw a bien été en contact avec l'Agence. Une photo sera retrouvée, montrant Shaw et Ferrie ensemble ; une autre, sur laquelle apparaissent Ferrie et Oswald, sera également dévoilée... Grâce à Garrison, l'affaire JFK prend une nouvelle dimension.
Avec les années, les critiques contre le rapport Warren vont en s'accentuant. Et souvent pour de bonnes raisons. Howard Brennan, le témoin qui a vu l'assassin de JFK et donné le signalement à la police, est incapable de reconnaître Oswald parmi les suspects qu'on lui présente. Comment le commandant Humes, qui a réalisé l'autopsie du Président à l'hôpital militaire de Bethesda, près de Washington, a-t-il pu de son propre chef brûler ses notes originales, en contradiction avec les témoignages des médecins de Dallas ? D'ailleurs, la commission n'a vu ni les photos ni les radios du cadavre de Kennedy prises lors de l'autopsie. Du coup, les croquis publiés dans le rapport ne correspondent pas. Des clichés du film de Zapruder ont été inversés : simple « erreur d'impression », selon Hoover, qui arrange bien les partisans du tireur unique. Comment Oswald, considéré comme tireur moyen lorsqu'il était un marine, a-t-il pu tirer trois coups de feu, en 5,6 secondes, à 80 m, sur une cible mouvante, avec une arme de qualité moyenne ? Aucun tireur d'élite n'est arrivé à renouveler l'exploit. Enfin, la deuxième balle, celle qui a transpercé Kennedy puis blessé le gouverneur du Texas, a été retrouvée (extraite apparemment de la cuisse de Connally), en parfait état. Est-il même possible qu'elle ait suivi, telle une « balle magique », le cheminement en zigzag que la commission Warren admet sans discuter ?
Autant de questions qui jettent le discrédit sur les conclusions du célèbre rapport. En 1976, la Chambre des représentants décide la création d'un House Select Committee on Assassinations (HSCA) qui rouvre l'enquête. Parallèlement, en 1978, sous la pression de l'opinion, le FBI consent à rendre publiques 100 000 pages de documents.
L'année suivante, le HSCA rend un rapport de près de 8 000 pages. Sur de nombreux points, il confirme la thèse officielle. Toutefois, à la surprise générale, il conclut à « la probabilité de l'existence d'un complot ». Cette dernière appréciation se fonde sur le résultat d'analyses acoustiques très sophistiquées effectuées d'après les enregistrements de la radio d'un motard de l'escorte. Mais des études établissent ensuite que les bruits enregistrés ne sont pas assimilables à des coups de feu. Retour à la case départ.
En 1993, le juriste Gerald Posner publie Case Closed (« Affaire classée »), qui fait enrager les supporteurs de Garrison. Il relativise les erreurs de la commission Warren. Pour lui, les conclusions contradictoires des hôpitaux peuvent s'expliquer par le fait qu'à Dallas on n'a pas retourné le corps du Président.
Il explique qu'Oswald est un mythomane. Preuve qu'il a l'âme d'un tueur, il a tenté (sans succès) d'assassiner le général Edwin Walker, leader d'un groupuscule d'extrême droite, huit mois avant l'assassinat de Kennedy, fait confirmé par sa femme Marina. L'enquêteur démontre enfin, sur la foi d'une nouvelle analyse, que le film de Zapruder n'a pas été correctement exploité : en fait, entre le premier et le troisième tir, il se passe 9 secondes, Oswald a donc eu largement le temps de réarmer et de reprendre la ligne de tir.
Pour preuve que c'est bien Oswald qui a tiré, Posner reprend les analyses, qui ont prouvé en 1978 que les fragments de plomb recueillis dans les blessures du gouverneur Connally sont bien ceux qui avaient été expulsés de la « balle magique ». L'analyse balistique prouve qu'elle a bien été tirée par la carabine d'Oswald, sur laquelle ses empreintes ont été retrouvées. Quant au mouvement de tête de Kennedy « vers l'arrière et à gauche », on peut l'expliquer, comme le démontrent diverses reconstitutions et comme le note le docteur John Lattimer, de la faculté de médecine de Columbia, premier autorisé à réétudier le dossier d'autopsie. Un tel mouvement prouve que le tir a été effectué de l'arrière, ce qui accable Oswald.
Un autre enquêteur, l'attorney Vincent Bugliosi, publie en 2007 un ouvrage dans lequel il étoffe les conclusions de Posner (Reclaiming History : The Assassination of President John F. Kennedy), ruinant les suppositions édifiées par les opposants de la commission Warren.
Même si Oswald est mort innocent puisque non jugé, il est difficile de croire en l'innocence du suspect numéro un. A-t-il agi sous l'emprise d'une violence qu'il n'arrivait plus à contenir, par idéologie ou pour entrer dans l'Histoire ? Nul ne le sait avec certitude. Si on ne peut tout à fait exclure qu'Oswald ait été manipulé ou qu'il ait participé à une opération ourdie par d'autres (CIA, mafia et/ou anticastristes), on ne peut plus, en tout cas, nier sérieusement que c'est bien lui qui a tiré les deux balles qui ont atteint JFK.
Par Paul-Éric Blanrue 

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