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mercredi 27 mai 2015

Don Quichotte fume des havanes.




On me demande souvent ce qui peut bien m'intéresser dans cette "sombre dictature castriste" dont je parle avec chaleur, comme si c'était une tare de ne pas penser dans la ligne de la presse pour pygmées intellectuels que dévore la bourgeoisie droitiste. D'abord, de quoi je me mêle ? Ensuite, Cuba n'est pas une sombre dictature mais une monarchie tempérée par le communisme ; et puis, surtout, un fait m'a beaucoup marqué la première fois que je m'y suis rendu, un fait qui n'est pas une pieuse légende ni un article de propagande à la mode stalinienne et dont tous les historiens sérieux attestent de l'authenticité. 
Il se trouve que le livre de chevet du Che, qu'il transportait dans son paquetage partout où il se rendait, y compris dans les zones de combat les plus chaudes, était le Don Quichotte de la Manche de Cervantès. Il le lisait et le relisait sans cesse, à la manière dont son héros lui-même se plongeait à coeur perdu dans les romans de chevalerie au risque de devenir la risée de ses contemporains qui, déjà en ce temps-là, ne croyaient plus à ces histoires dépassées d'honneur et de fidélité. En a-t-on assez parlé de ses moulins à vent, je vous le demande !
Depuis son plus jeune âge, l'Argentin avait pour indépassable modèle le "chevalier à la triste figure". La première mesure qu'il tint à prendre lorsqu'il accéda au pouvoir avec Fidel fut de procéder à un tirage exceptionnel du classique espagnol afin de le distribuer gratuitement à chaque foyer cubain pour que tout révolutionnaire digne de ce nom s'en inspirât. C'est la marque d'un certain état d'esprit : celui de l'aventurier idéaliste, du rebelle qui combat ses ennemis avec panache même si ses compagnons ou ses ennemis se moquent de lui sous prétexte qu'il aurait une vision trop romantique de son destin et de la guerre qu'il a à mener. D'autres eussent publié aussitôt l'indigeste Capital de Marx ou encore leurs mémoires de guérilla, écrites à quatre mains. Là, ce fut différent.
Quichotte est toujours un héros à Cuba. En souvenir du geste du Che, une statue de l'hidalgo s'élève à La Havane dans le quartier du Vedado, sur la Calle 23, l'équivalent de notre avenue des Champs-Élysées.
Dans cette atmosphère spéciale, électrique, à la fois littéraire et guerrière, on comprend mieux la résistance acharnée que cette petite île, ne survivant à l'origine que grâce à la monoculture du sucre, a su mener contre un Empire disposant de la bombe atomique et se trouvant à moins de 200 km de ses côtes. L'exemple du Che et de Quichotte ont été contagieux.
Voilà l'une des mille choses qui m'intéressent à Cuba.
La prochaine fois je vous conterai comment le Che, qui avait été un virulent opposant à Juan
Perón dans sa jeunesse, alla rendre visite à ce dernier lorsqu'il était exilé dans l'Espagne de Franco, pour lui annoncer, de la part de Fidel, que les portes de Cuba lui étaient grandes ouvertes.

Paul-Éric Blanrue